«La question, elle est vite répondue.» Ou pas vraiment

«La question, elle est vite répondue.» Ou pas vraiment

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Jean-Pierre, «jeune entrepreneur» vaudois, promet de détenir le secret pour «faire de l’argent sans sortir de sa chambre» dans des vidéos qui dépassent les frontières suisses. Il nous en dit plus dans une interview exclusive, alors que le spectre du schéma pyramidal plane au dessus de son message.

Des millions de vues en à peine quelques jours et une célébrité soudaine: un certain Jean-Pierre Fanguin fait sensation sur internet après qu’une vidéo, tournée en Lavaux, a fait réagir. Le jeune homme promet un juteux business aux «jeunes entrepreneurs» qui le contacteront. Signes ostentatoires de richesse, grosses voitures et costard complet, mépris des classes populaires, ainsi que quelques punchlines bien calculées: le cocktail pour faire le buzz a pris. Critiqué par ceux qui prennent sa vidéo au premier degré, repris dans une multitude de memes par ceux qui l’ont pris au deuxième degré, peu sont restés indifférents.

«Gentil loup de Wall Street»

Pour saisir le personnage, «20 minutes» a rencontré Jean-Pierre jeudi sur une terrasse cossue à Lausanne. Le rôle est totalement assumé par l’intéressé. «C’est un personnage que je caricature», nous avoue-t-il. La phrase qui a marqué: «Moi, je pense que la question elle est vite répondue»: elle était planifiée, assure le jeune homme qui manie en réalité mieux le français que ce que sa mise en scène ne laissait supposer.

Pendant la rencontre, Jean-Pierre oscille habilement entre ce fameux personnage de jeune businessman arrogant, faisant des références au «Loup de Wall Street» et exhibant des signes de richesse, et celui qu’on croit deviner derrière cette façade: un gentil garçon vaudois de 21 ans, amateur de foot ayant grandi dans une maison des plus classiques dans un village du Gros-de-Vaud. Et qui se trouve un peu dépassé par les milliers de mails et messages sur les réseaux sociaux reçus en quelques jours, sans compter des sollicitations des plus grands médias suisses et français.

Tel un pro de la comm’

Surtout, il maîtrise sa communication. Et de son «business», il ne crachera rien. «Je ne peux pas en parler, ça brûlerait mon image et ça ferait tout s’effondrer», dit-il hors caméra. Face caméra, c’est plutôt: «Le secret d’un magicien ne se révèle pas si facilement». Il insiste en tout cas lourdement, peut-être un peu trop d’ailleurs, sur le fait qu’il n’y a «rien d’illégal». Il ajoute qu’il n’y a pas d’argent gratuit, sans travail ni effort, et admet sans ciller que les images de lui au casino de Divonne avec un chèque d’un million d’euros, «c’est du fake».

Mais peut-être ne pipe-t-il pas mot parce qu’au fond, il n’y a rien… du tout? Au moment de parler de son travail, son langage devient creux et formaté comme les pros de la communication savent le faire. «Dans la vie, il y a des opportunités, des portes qui s’ouvrent. Il faut savoir entrer dedans», balance-t-il.

Spectre du trading pyramidal

Ses vidéos laissent des indices, glissés ça et là à dessein, promet-il. Il parle de «voyages et de trading», mentionne les Etats-Unis et se montre en photo aux Emirats arabes unis. Tout pointe ici vers des sociétés qui enrôlent des jeunes dans des structures pyramidales sous couvert de les «former» au trading ou leur fournir des codes «clé en main», leur promettant des gains importants et rapides, tout en les insérant dans un système contraignant de parrainage qui a mis de nombreux jeunes dans des situations dramatiques, en France notamment. Melius et IM Mastery Academy ont récemment attiré l’attention dans ce domaine. Les organisations pyramidales ou «boule-de-neige» étant interdites, on utilise le subterfuge du «multi-level marketing» (MLM) ou «marketing de réseau», situé dans une zone grise, car le principe est légal lorsqu’un véritable produit commercialisable est vendu et qu’il n’est pas limité aux membres du système, entre autres règles, précise le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Le fonctionnement des MLM est expliqué en détail vendredi par une enquête du Nouvel Obs.

Quand on mentionne à Jean-Pierre l’hypothèse du MLM, il sait exactement de quoi on parle. «Et Melius, j’en ai entendu parler», souffle-t-il. S’il réfute à demi-mot des liens avec ce business, il ajoute qu’il ne le dénigre pas, et que ce sera aux gens qui veulent travailler avec lui de se faire leur avis. Ces gens, qu’il décrit d’ailleurs comme une «clientèle», il affirme qu’il ne leur demandera pas d’argent, «en tout cas pas directement». D’autres acteurs du domaine du MLM trading nous ont cependant indiqué considérer que c’est bien de cela qu’il s’agit ici, critiquant ce qu’en fait le jeune Vaudois, alors que c’est, selon eux, un business qui fleurit bien mieux dans l’ombre. Mais JP maintient ses positions: «ce n’est pas ça que je fais, il y a vraiment quelque chose derrière.»

Un gros coup de pub?

Le soupçon se porte aussi vers une possible campagne de publicité organisée par une entreprise. Créer un buzz, attirer l’attention, puis se dévoiler: la stratégie n’est pas nouvelle. Là aussi, Jean-Pierre ne fronce pas un sourcil quand il entend l’hypothèse. Il ne la confirmera pas, sans la nier non plus. On sent très bien qu’il n’est pas seul, et à force de questions, ses phrases oscillent entre «je» et «on». Il nous dira qu’il ne peut rien dire, mais nous met au défi de trouver la réponse.

Lui-même le reconnaît: le buzz, même «bad», pour se faire connaître, il prend volontiers. Quitte à montrer une image qu’il n’aime pas toujours de lui-même et qui semble le gêner. Le mépris des pauvres qu’il développe dans ses vidéos, il confiera à plusieurs reprises que c’est une facette de son personnage, mais pas de lui-même. Le verre lancé sur des cyclistes, il l’a nettoyé, «je ne suis pas un connard». Alors, marionnettiste solo (et doué) qui brouille les cartes pour le pur objectif du buzz, ou marionnette rémunérée par une société pour des buts mercantiles, il promet qu’on en saura plus bientôt, car il sait très bien «que le buzz ne durera pas des mois. Je vais tourner d’autres vidéos, puis m’arrêter. Vous finirez par le savoir», dit-il. Quelques heures après, il partageait le tweet de Darius Rochebin, interpellé à ce sujet. Le journaliste admettait: «La question, elle est pas si vite répondue».

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